Depuis le début d’après-midi, tous les hommes du village se sont réunis à la hutte communautaire. Malgré tous leurs efforts à le cacher, les femmes sont visiblement inquiètes. Même Mänis, qui n’a connu que cinq saisons vertes de Pringrübis, a bien vu qu’elles adressaient des prières à la déesse Läina, mère du destin, ou à d’autres dont l’enfant n’avait encore jamais entendu parler. Il a même remarqué les discrètes offrandes de sa mère enterrées près du pilier central de leur hutte.
Son grand frère Ödgars lui avait expliqué que c’est la venue d’un barde sacré qui a mis le village en émoi. Il porte de mauvaises nouvelles d’au-delà de la forêt : les ennemis de la côte reçoivent régulièrement de nouvelles forces venues d’au-delà de l’étendu d’eau qui marque la fin de l’univers – c’est en tout cas ce que raconte la vielle Änisa, l’ancienne du village.
Mänis n’aime pas tous ces « au-delàs », ils sont si lointains et si effrayants. De plus, Mänis ne comprend pas la gravité des « grands ». Le village se porte bien et il reçoit la visite d’un barde sacré. Il n’en a jamais vu mais Ödgars lui a raconté les superbes soirées de veillés et de fêtes qui accompagnent ordinairement leur venue. Ces prestigieux vagabonds connaissent toutes les histoires des héros et des dieux, qu’ils racontent aux enfants pendant que les parents honorent Pringrübis, Pehrkön, Läina et tous les autres dieux par leurs chants, leurs danses, leurs amusements et leurs sacrifices. « Tout ceci doit être merveilleux », se dit le garçonnet.
Comme pour briser ce rêve, le ciel s’assombrit et un grondement sourd se fait entendre au loin. La menace que fait peser l’orage anime soudain le village. Les hommes sortent précipitamment de la maison commune pour aider les femmes et les enfants à mettre ce qui pourrait se gâter à l’abri. De son côté, Mänis, absorbé par ses pensées, ne feint même pas de donner un coup de main. Une mystérieuse force – la curiosité sans doute – le pousse imperceptiblement vers la maison commune. Se faufilant entre la cohue provoquée par l’urgence, il arrive sur le pas de la porte.
Sorti un court instant de sa torpeur, Mänis hésite à pousser la pièce de cuir qui ferme l’entrée. Tiraillé entre une peur et une fascination inexplicable, il se décide finalement à entrer. La pièce est sombre et ses yeux peinent à s’habituer à la ténèbre ambiante. Près de l’âtre central, il remarque une ombre étrangère qui récite des prières. Cela le rassure d’entendre la formule traditionnellement adressée à Pehrkön, le dieu qui lutte contre le tonnerre et les forces maléfiques. Le garçon aime beaucoup cette figure guerrière et rassurante qu’il invoque lui-même lorsqu’il a peur.
D’un coup, l’homme se tait et se tourne vers Mänis, tétanisé par ce soudain silence et ce regard inconnu. L’enfant, pris de panique, veut fuir mais ses jambes ne bougent pas.
- Il ne faut pas avoir peur, petit. Je suis le barde qui est venu aujourd’hui au village, dit l’homme dans un large sourire.
Mänis scrute en silence l’homme. Il est intimidé par sa présence et par son regard perçant mais le sourire rayonnant le rassure peu à peu.
- Comment t’appelles-tu mon enfant ?
Mänis tarde à répondre. Ce n’est pas qu’il cherche à cacher son nom, ce sont plutôt ses pensées qui se bousculent et qui l’empêche de prononcer un mot. Le garçon est subjugué par l’aura de mystère du barde. Comment se peut-il qu’un sourire aussi familier puisse correspondre à un homme qui sache tous les secrets des dieux et leurs histoires ? Est-il un mürt des contes de la vieille Änisa, un de ces serviteurs des dieux dont il a si souvent rêvé ?
- Je ne vais pas te manger, petit. Moi, tout le monde me appelle « le Content » ce qui prouve que je ne fais pas de mal, dis le barde en souriant de plus belle.
- Je…je m’appelle Mänis, monsieur…euh messire. Je suis le fils de Jöris le maréchal-ferrant. Messire, tu es un mürt ou un homme ? répond le garçon avec de plus en plus de sûreté.
- La question a le mérite d’être directe ! déclare le Content dans un rire sonore. Je vais sans doute te décevoir mais je suis un homme de ce monde, comme toi et ton papa. Tu trouves que je ressemble à un mürt ?
Mänis se demandait finalement à quoi ressemblait un mürt. Le ton direct et sympathique du barde l’ayant mis en confiance, il lui répond sans gène.
- Je ne sais pas, je n’en ai jamais vu en vrai mais je les ai vu dans les rêves et dans les contes. Ils ressemblent à des hommes qui me font peur parfois mais il y en a aussi des
gentils, tout comme toi.
Le content porte alors son regard dans le foyer qu’il attise avec une bûche qui se trouvait à ses côtés. Un court silence s’instaure, entrecoupé par quelques crépitements du feu rougeoyant. La sombre salle commune prend avec son éclairage rouge des allures de mystère.
- Je constate donc que tu en sais long sur les mürt, petit… dit avec gravité le barde. Tu dois être à l’écoute des mürts, qu’ils soient dans tes rêves ou dans les contes. Ils sont toujours de bon conseil car ils transmettent les desseins des dieux aux pauvres mortels que nous sommes. Et peut-être, si tu respectes la volonté des divinités et si tu fais preuve de piété à leur égard, ta vie sera meilleure et tu deviendras, toi aussi, un mürt à ta mort.
- Tu connais des mürts ? poursuit Mänis, curieux. Mon frère Ödgar dit qu’ils n’existent pas et qu’ils ne sont que des histoires pour amuser les petits enfants comme moi. Lorsque je lui ai dit que j’en ai vu dans mes rêves, il s’est moqué de moi. Mais moi, je suis sûr qu’il en a peur !
- Peut être bien… les gens d’au-delà de la mer aussi ont peur des mürts et des dieux. Il faut croire aux mürts pour qu’ils viennent visiter nos rêves et nos histoires. Je constate que tu es un brave garçon et je compte sur toi pour rassurer ton frère et de le protéger contre le néant qui le guette, répond gravement le Content.
Sur ces paroles, Mänis se tait. Il est surpris par la tournure de la discussion. Tous ces contes et histoires dont il raffole prennent tout à coup une gravité qu’il n’avait jamais imaginé. Il a peur pour son frère et se promet de lui persuader de croire. En quoi ? Il ne sait pas très bien mais il ne demande rien au barde. Mänis a peur de toucher à des vérités effrayantes qui le dépassent. Il n’est qu’un petit enfant après tout.
Brisant l’atmosphère particulière du lieu, Kristi, la mère du garçonnet, entre dans la salle commune. La réalité reprend alors ses droits.
- Par Gäbija, te voilà enfin, Mänis ! dit-elle d’une voix sévère. Excusez-le, messire. J’espère qu’il ne vous a pas importuné et…
- Aucunement, femme, bien au contraire. Votre fils m’a tenu bonne compagnie. D’ailleurs, pour le remercier, je lui confie ce présent.
Le Content retire alors un talisman de bois suspendu à son cou et le donne à Mänis.
- Dis merci au messire, Mänis, ordonne la mère.
- Ce n’est pas la peine, répond le barde sans laisser parler le garçonnet. Je sais qu’il en prendra soin et en fera bon usage. Cela me suffit.
Le barde marque une pause, puis reprend.
- Lorsque vous sortirez, prévenez le village qu’il se rassemble ici ce soir. Je conterai la chronique de Falkis le furieux, cela leur donnera du courage pour la guerre qui se prépare.
Kristi se retire en prenant son enfant par la main qui serre de toutes ses forces son nouveau trésor. Le destin de Mänis bascule alors dans un rêve, un fantasme, un troublant au-delà.
***
Tout le village est là, les enfants assis sur le sol, les adultes debout à l’arrière, la vieille Änisa et les femmes enceintes confortablement assises entre deux. Le Content se tient pour sa part près du foyer au milieu de tous. Mänis n’entend même plus le bruit de la pluie qui vient battre le chaume au dessus de l’assemblée. Depuis les événements de l’après-midi, il n’attend plus que ce moment-là. Par fierté, il a montré son trésor à tous les autres enfants du village ce qui lui vaut un nouveau prestige auquel il n’est pas habitué.
Ses camarades lui ont accordé une place de choix en face du conteur contre la permission de toucher le talisman. Seul Ödgar ne semble porter aucune attention au pendentif. Mänis s’inquiète beaucoup de l’ignorance de son frère car les mots du barde résonnent encore dans son esprit : « je compte sur toi pour rassurer ton frère et le protéger contre le néant qui le guette ». Il espère que les paroles du barde résonneront dans l’âme de son aîné de la même manière que pour lui. Mänis jette alors un dernier regard sur son frère avant que commence le récit.
Le Content embrasse toute l’assemblée du regard, il cherche son public, ceux qu’il devra séduire et fasciner par son histoire. Il remarque alors un jeune garçon cloué par le regard de l’enfant qu’il a rencontré dans l’après-midi. Il commence alors la chronique de Falkis le furieux en comprenant toute la nécessité de son ministère. Ce soir, il éduquera les spectateurs incrédules.
« Il était une fois, du temps du grand père du grand père de mon père, un héros qui se nommait Falkis. Chef de clan, il coulait des jours heureux au milieu des siens et tout particulièrement au côté de sa douce femme, Anamia. Elle était à ce que l’on dit la plus belle femme du pays et d’un dévouement total à son époux.
Depuis que les terribles envahisseurs venus du levant avaient été chassés de nos contrées marécageuses par les fléaux de Laïna et par nos courageux aïeuls inspirés par Pehrkön, notre peuple vivait dans la paix sous la protection magnanime de nos dieux ancestraux. Cette période était douce et féconde. Rien ne pouvait donc inquiéter notre héros Falkis et sa tendre Anamia.
C’était sans compter sur la malveillance de celui qui demeurer dans l’Au-deçà, celui qui réprouve les dieux et les mürts qui vivent dans les Au-delàs, celui qui convoite pour lui seul les âmes de tous les Hommes. Jaloux de l’amour que notre peuple voue à ses dieux ancestraux, il envoya ses fidèles semer le désordre sur nos terres. Sur une frêle embarcation, ils vinrent d’au-delà de la mer, frontière de nos terres, de notre pays et de notre univers. Une dizaine d’étrangers débarquèrent sur nos côtes, des hommes uniquement. Leur chef était un puissant sorcier du nom de Findrich. Il prétendait venir en paix et nos naïfs ancêtres le crurent.
Les étrangers s’installèrent à l’endroit même où ils avaient débarqué. Ils s’approprièrent un large territoire, l’asséchèrent et le dénaturèrent. Nos ancêtres prirent pour prodige ce qu’ils auraient dû considérer comme sacrilège. Mais la terre ne leur suffire pas car ils étaient venu chercher nos âmes. Findrich se mit à hanter nos routes et malheur à ceux qui le croisaient : à l’aide de ses sortilèges et ses tromperies, il les ensorcelait. Ces pauvres hères devenaient les fidèles esclaves du dieu de l’Au-deçà. C’est ainsi que ce maudit sorcier déposséda nos divinités de leurs terres et de leurs âmes.
Un jour, la route du sorcier croisa le village de Falkis. Ne se doutant de rien, notre héros l’accueillit avec faste et courtoisie comme notre peuple sait si bien le faire. Findrich abusa sans scrupule de la bonté de son hôte et profita de la nuit pour commettre son forfait car, le lendemain, Falkis ne trouva ni le sorcier ni sa tendre Anamia. Les yeux du chef de clan s’ouvrirent enfin et il n’eut aucun mal à comprendre que le perfide étranger avait ensorcelé sa femme et l'avait enlevée.
Guidé par sa soif de justice, Falkis rassembla l’ensemble de son village, hommes, femmes et enfants. Ils s’armèrent et, pleins de courage, ils marchèrent contre le repère des impies. Le chef était déterminé à récupérer sa femme et encouragea les compagnons les plus faibles à poursuivre la route dans les marais. Arrivés à l’orée du territoire dénaturé de Findrich, la troupe s’étonna et s’indigna du sacrilège, galvanisant leur détermination. Falkis envoya un émissaire auprès du sorcier pour faire part de ses intentions : Tant qu’Anamia ne lui est pas rendue, il saccagerait le territoire et brulerait les récoltes. Le messager ne revint jamais…
Conforté dans sa décision, Falkis et sa troupe pillèrent la contrée. Malheureusement, la sorcellerie de Findrich était puissante. Nos héros brûlèrent les cultures et passèrent le bétail au fil de l’épée mais, chaque matin, animaux et végétaux avaient repris vie et continuaient à souiller la terre par leur présence. Trois jours durant, Falkis s’acharna à effacer la souillure laissée par les étrangers et, trois nuits durant, son labeur fut réduit à néant par je ne sais quel sortilège. Furieux de constater que sa stratégie n’amenait à rien, Falkis décida alors de détruire le mal par la racine !!!
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