"Je suis l'Ultime Perfection" (2ème Partie)

Il y avait suffisamment de Flammes pour chaque Homme et je me mis à les semer dans leurs cœurs. Coupés de leur perfide père, les humains changèrent les uns après les autres de camps. Bénéficiant de la puissance créatrice des Muses, les nouveaux porteurs de Flamme gagnèrent de nombreux combats contre les démons et les derniers fidèles du Vagabond qui comprit trop tard ce qui arrivait.

 

Le clan des Muses gagna la guerre des Eternels, mais à quel prix…

 

Le juge Janus mit fin aux hostilités et annonça les tributs à payer par les belligérants. Les vaincus payèrent le prix de l’exil : tout comme la perdante de la guerre des Décans, le Masque fut contraint à ruminer sa défaite sur ma petite sœur, l’île de l’Automne, l’Ombre et ses démons retournèrent dans mes Abysses qui devinrent leur prison, les Hommes restés fidèles au Vagabond furent condamnés à errer à ma surface.

 

Je suis le Centresprit et je goûtais avec délectation ma victoire.

 

Les Muses qui n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes laissèrent leur place aux Inspirés, les porteurs de Flamme, et partirent pour l’île de l’Automne pour goûter au sommeil éternel. Diurne, détruit par le rituel de l’Inspiration et dont les restes avaient été recueillis dans une orbe funéraire, fut caché par Janus qui condamna les fidèles Lueurs à vivre sur ma voûte céleste. Pour terminer, l’Eternel juge sortit du jeu, du drame pour retourner à son rôle d’observateur.

 

Il ne restait plus que moi, mes Inspirés, mes Perfections, mes Merveilles et mes Excellences.

 

La période la plus faste de mon existence commença alors pour moi, mes habitants la nomment Flamboyance mais elle reste pour moi l’ère de l’Ultime Perfection, le temps de mon règne absolu. Les Inspirés fondèrent de merveilleux Empires qui mirent l’art des Muses au centre de leur préoccupation. Héritiers des quatre Mère par leur Flamme et du Dramaturge par leur ascendance, les Hommes épousèrent ma philosophie, ma nature, l’étrange alchimie qui fut créé lors du rituel qui aboutit à ma naissance. Ils me sublimèrent par leurs œuvres.

 

Je suis le Centresprit et je fus l’unique bénéficiaire du dénouement de la guerre des Eternels.

 

Les saisonins sortirent peu à peu de leurs écrins et participèrent au renouveau de ma surface à leur manière. Ne leur donnant pas de Flamme que je réservais aux Hommes, ils usèrent des pouvoirs de leur Dame à l’exemple de la magie du pollen des lutins, de l’onyxium des minotaures. D’autres s’approprièrent la science et la société humaine, tels les nains qui conservèrent les pouvoirs des élémentäs délaissés par les Hommes.

 

Tout le monde trouvait sa place lors de mon règne.

 

Cet âge d’or dura des millénaires que je ne vis pas passer. Ebloui par chaque œuvre de mes Inspirés chéris et occupé par mon rôle dans le cycle des Flammes, je n’ai pas senti le vent tourner, un souffle marin, une brise d’automne, la tempête du déclin. Mon ennemi avait préparé son retour d’exil et avait su endormir ma vigilance par ma propre vanité. Le pouvoir m’avait peut être corrompu.

 

Je suis le Centresprit qui a tout perdu en une nuit.

 

Le Masque avait réussit à séduire la mélancolique Dame de l’automne. Leurs malheureux destins les rapprochaient et le Vagabond savait y faire, n’est-il pas le Séducteur ? Quoi qu’il en soit, la Dame de l’Automne étendit son manteau à ma surface et le couple maudit consomma leur union sur le matelas moelleux de feuilles sèches. Je sentis le corps nu de l’Automne frissonnant de plaisir et la jubilation de victoire du Masque.

 

Mon crépuscule commença.

 

Le manteau de la Dame du déclin m’isola du reste de la création. Coupées de leur cycle, les Flammes orphelines se cristallisèrent en petites créatures gracieuses, les Danseurs, alors que les derniers Inspirés, pleins de lucidité, sombrèrent pour la plupart dans la folie. Tout comme moi, ils savaient que, sans le cycle que j’assumais, l’héritage des Muses serait condamné à disparaître. La victoire totale du Vagabond n’est qu’une question de temps.

 

Je suis le Centresprit, l’unique, le seul et l’isolé.

 

Le manteau de l’Automne qui enferme ma surface déboussola mes habitants. Orphelins de ma présence, Danseurs et Inspirés me recherchent mais portent leurs regards dans la mauvaise direction, vers le ciel, royaume de Diurne et des Lueurs. C’est un nouveau mensonge du grand Manipulateur qui s’amuse à observer ceux qui s’éloignent de moi en croyant me rencontrer. A la manière des Muses, les Inspirés poursuivent au loin l’Ultime Perfection sans remarquer qu’elle s’étend à leurs pieds.

 

Ce drame amer est une cruelle caricature digne de mon Ennemi.

 

Pris au dépourvu, l’éternel arbitre Janus réagit trop tardivement et trop frileusement à l’ostensible tricherie du Masque pour me sauver de la disparition. Il se contenta simplement de sauver ce qui subsistait de l’héritage des Muses. Il s’approcha des trois Dames des saisons encore pures et, ensemble, ils se substituèrent à moi. Janus se réserve le droit de choisir les nouveaux porteurs de Flammes pendant que les enfants du Printemps, Eté et Hiver se charge de la transmission du précieux don des Muses.

 

Je suis le Centresprit et je suis irremplaçable, quoi qu’en pensent certains Eternels prétentieux.

 

Tout est perdu, Janus et les Dames sont grisés par le pouvoir dont ils m’ont dépouillé. Les derniers Inspirés ne sont plus que les jouets du Drame. Les mortels assujettissent à leur volonté de fer ou de velours les candides Danseurs. Tous m’oublient peu à peu et j’entends le rire grinçant et moqueur du Masque qui déguste sa vengeance avec volupté.

 

Pour qui devrais-je encore subsister !

 

A présent, je vais rejoindre mon amie l’Ombre dans la folie. Elle saura me comprendre et me réconforter comme je l’avais fait il y a longtemps pour elle. Dans ses bras et dans ses cheveux de jais au parfum de la peur, je m’oublierai dans les limbes. Je disparaîtrai dans les coulisses de l’existence loin des projecteurs et des regards, pour un dénouement inattendu et spectaculaire qui surprendra le Dramaturge lui-même.

 

J’étais l’Ultime Perfection perdue à jamais…

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :